Sommaire · 13 chapitres
- 01« Enfin ! » Comment l’Allemagne a salué le coup d’État
- 02Le prétexte : ce que Bonn savait, et ce qu’il a choisi de croire
- 03« Un nettoyage entièrement dans notre intérêt »
- 04Propagande made in Germany
- 05« Programme d’action Indonésie » : contre le communisme, pour l’armée
- 06Anéantir les communistes : un argument en faveur du soutien
- 07L’État allemand, marchand d’armes
- 08Le massacre comme argument de vente
- 09La Bundeswehr, le BND et les tueurs
- 10« Du sang, des corps, des jambes, des têtes »
- 11Ce que l’Allemagne savait
- 12Des nazis pour Jakarta
- 13« Coude à coude » : Bonn, Washington et les vainqueurs
- —Témoignages
- —Les dossiers
- —Sources
- —Contact
En 2014, le gouvernement allemand a déclaré au Parlement ne disposer d’aucune information précise sur le nombre de personnes tuées en Indonésie en 1965 et 1966. Ses propres archives disent le contraire : en février 1966, elles recensaient déjà près de 800 000 morts. Et elles parlent sans détour, mot pour mot : un fonctionnaire de Bonn saluant la nouvelle du coup d’État d’un « ENFIN ! » ; le ministère fédéral des Affaires étrangères, l’Auswärtiges Amt, consignant que les forces armées indonésiennes « anéantissent systématiquement le Parti communiste » ; et, pour les armes qui ont suivi, « keine Bedenken », pas d’objection. L’histoire a plus de soixante ans, et elle mène des archives de Berlin jusqu’en Palestine, où une commission d’enquête de l’ONU a conclu en septembre 2025 qu’Israël commet un génocide à Gaza. De nouveau avec le soutien allemand. Quand Berlin est critiqué pour son soutien aux crimes de guerre d’Israël contre les Palestiniens, sa réponse tient presque toujours dans les deux mêmes mots : « responsabilité historique ». Or c’est précisément l’absence de cette responsabilité-là qui a permis à l’Allemagne de l’Ouest, vingt ans seulement après la Shoah, de prendre part à un autre génocide.
L’armée indonésienne s’est emparée du pays le 1er octobre 1965. Dans la nuit du 30 septembre, un groupe d’officiers se faisant appeler Mouvement du 30 septembre, mené par le lieutenant-colonel Untung de la garde présidentielle, avait enlevé et tué six généraux du haut commandement de l’armée. En quelques heures, le général de division Suharto, commandant de la réserve stratégique de l’armée, le Kostrad, avait écrasé le mouvement ; en quelques jours, l’armée en imputait l’entière responsabilité au Parti communiste. Suharto (1921–2008) a pris le commandement, et le président de l’époque, Sukarno (1901–1970), n’a rien vu venir. Sukarno a gardé son titre. Il n’a rien gardé d’autre, et en mars 1967 on le lui a pris aussi. En quelques semaines, l’armée a commencé à interdire le Parti communiste indonésien, le PKI, province par province ; en mars 1966, il a été interdit dans tout le pays. C’était alors le troisième parti communiste du monde par la taille. Toutes les organisations qui lui étaient liées ont été interdites dans son sillage.
En 1965, le PKI comptait jusqu’à trois millions et demi de membres et, par ses syndicats, son front paysan, ses organisations de femmes et de jeunesse, il touchait quelque vingt millions de personnes de plus, un Indonésien sur cinq. En 1955, lors des seules élections libres que le pays allait connaître pendant plus de quarante ans, il avait obtenu 16 % des voix. Son front paysan, le BTI, occupait les champs des grands propriétaires pour imposer une réforme agraire inscrite dans la loi depuis 1960 et à peine appliquée. Le parti voulait chasser les compagnies pétrolières et les plantations étrangères, et il s’opposait aux Britanniques en Malaisie et aux Américains au Vietnam. C’est ce qui en a fait l’ennemi, à Jakarta, à Washington et à Bonn.1
Ce qui a suivi a duré d’octobre 1965 jusqu’au début des années 1970. Dirigeants, membres et sympathisants sont entrés dans les camps, et des camps dans la fosse. Les survivants que nous avons filmés pour notre documentaire nous ont parlé de charniers, de décapitations et de rivières pleines de cadavres. Sarwo Edhie (1925–1989), qui commandait les para-commandos RPKAD de l’armée, a plus tard estimé le nombre d’exécutés à « deux ou trois millions ».2 C’est un génocide, et il a été commis contre des communistes. Hors d’Indonésie, presque personne ne sait qu’il a eu lieu.
En juillet 2016, le Tribunal populaire international sur 1965, à La Haye, un tribunal de juges et de juristes sans pouvoir de sanction, a conclu que les tueries commises par l’armée et par les milices qu’elle formait et soutenait constituaient un génocide, la destruction partielle d’un groupe national, et il a désigné les États-Unis, la Grande-Bretagne et l’Australie comme complices. Quatre ans plus tôt, la Commission nationale des droits de l’homme d’Indonésie avait conclu à des crimes contre l’humanité et parlé d’une politique d’État visant à exterminer les membres et les sympathisants du PKI. Quand on lui a demandé en 2014 si les massacres constituaient des crimes contre l’humanité, le gouvernement allemand a rappelé que cette incrimination était connue depuis les procès de Nuremberg et de Tokyo, et n’a vu « aucune raison actuelle » d’examiner si elle s’appliquait à des faits remontant à près d’un demi-siècle. Quand on lui a demandé en 2023 s’il s’agissait d’un génocide, il a répondu qu’il ne lui appartenait pas d’anticiper le jugement des chercheurs, de la société civile, des instances internationales et, surtout, de l’Indonésie elle-même.3
Les preuves nécessaires à ce jugement dorment depuis longtemps dans les propres archives du gouvernement. Cet article repose sur les dossiers eux-mêmes : télex, rapports, notes et comptes rendus des Archives politiques du ministère fédéral des Affaires étrangères, à Berlin, ainsi que des documents des Archives fédérales de Coblence et d’autres venus de Washington. Ils montrent ce que Bonn savait des tueries, et depuis quand. Et ils montrent ce qu’il en a fait : il a salué le coup d’État, diffusé la propagande de l’armée, proposé de l’argent au camp de l’armée et donné son feu vert à des armes qui lui étaient destinées. L’argent, lui aussi, figure dans les dossiers. Avant le coup d’État, Bonn a garanti des crédits qui devaient aussi, selon les mots de son ambassadeur, « renforcer les milieux qui nous sont favorables (comme l’armée, entre autres) » ; pendant que l’on écrasait le parti, le BND a fourni, de l’aveu ultérieur de son propre chef, « conseillers, matériel, argent » ; une fois les tueries achevées sont venus le rééchelonnement de la dette, de nouveaux crédits et une aide en capital qui atteignait 100 millions de DM en 1969.
« Enfin ! » Comment l’Allemagne a salué le coup d’État
Les dossiers des Archives politiques du ministère fédéral des Affaires étrangères ont même conservé l’une des premières réactions de Bonn au coup d’État. Bonn a été la capitale de l’Allemagne de l’Ouest jusqu’à la réunification de 1990, lorsque Berlin a retrouvé son statut de capitale. Le 4 octobre 1965, l’ambassade à Jakarta a envoyé au ministère des Affaires étrangères, à l’intention du ministre fédéral de la Défense, un télex chiffré portant la mention « citissime ». La « tentative de coup d’État d’orientation de gauche » avait échoué, rapportait-il ; Sukarno et le général Nasution, ministre coordinateur de la défense et de la sécurité, qui avait échappé aux ravisseurs, tenaient la situation avec les troupes gouvernementales ; six généraux avaient été enlevés par les rebelles et, selon une information non encore confirmée, le général Pandjaitan avait été abattu alors qu’il résistait, et les autres assassinés ensuite. Le message était signé de l’attaché militaire, Meyer. À côté de son nom, un fonctionnaire de Bonn a écrit à la main un seul mot : « ENFIN ! » En français dans le texte. Ce qui arrivait enfin, ce n’était pas la mort de six officiers. C’était l’occasion de s’en prendre aux communistes, et l’homme de Bonn l’attendait.4
Cette réaction ne sortait pas de nulle part. Bonn avait eu droit à un galop d’essai des mois auparavant. Le 8 janvier 1965, l’attaché Meyer a écrit au ministère de la Défense à Bonn, sur le ton de quelqu’un qui colporte des ragots de bureau, au sujet du général de division Ibrahim Adjie, commandant de l’armée à Java occidental. Quelques semaines plus tôt, notait-il, Adjie avait fait arrêter quelque 1 400 ouvriers communistes des plantations « à titre préventif et à titre d’essai », pour voir comment le Parti communiste réagirait. Le parti n’a pas réagi. Selon des rumeurs, poursuivait Meyer, 400 d’entre eux avaient donc pu être relâchés. « Les autres ont été enterrés. »5 Bonn en a pris note, et n’a rien dit.
Deux mois plus tard, Bonn a appris à quoi l’on réservait l’armée. Le 8 mars 1965, Luitpold Werz, ambassadeur d’Allemagne de l’Ouest à Jakarta, a envoyé à Bonn un rapport de six pages sur les forces armées dans la lutte à l’intérieur du pays, qui se termine par une conclusion : l’armée de terre et la marine en étaient sorties intactes, « comme réservoir de forces pour une future confrontation ouverte avec les communistes ». Personne à Bonn n’a demandé ce que coûterait une telle confrontation. Le rapport est remonté jusqu’au ministre. Le secrétaire d’État, le plus haut fonctionnaire du ministère après le ministre, a écrit en marge : « Un rapport très instructif. » À en juger par les initiales, il s’agissait de Karl Carstens, qui avait servi dans la SA quand il était étudiant, avait adhéré au parti nazi et allait devenir président fédéral. Il fallait faire savoir à Werz que son rapport avait suscité un grand intérêt et qu’il était jugé exact.6
À l’été, les officiers le disaient ouvertement. Le 18 juin 1965, trois mois et demi avant le coup d’État, l’attaché militaire allemand à Jakarta a rapporté que le PKI n’avait jusque-là pas commis l’erreur d’agir en dehors de la légalité, et que de hauts gradés indonésiens lui avaient souvent dit que les forces armées « n’attendaient que ce moment pour pouvoir frapper ».7
Quand le moment est venu, les Allemands ont trouvé l’armée trop lente. Le 5 octobre, le rapport écrit de l’ambassade sur le putsch déplorait que, dans les premiers jours d’octobre, l’armée, « au lieu de saisir l’occasion d’un coup destiné à anéantir les communistes », ait opté pour la stricte légalité et, semblait-il, laissé passer « son heure historique ».8 Deux jours plus tard, le 7 octobre, le même attaché se plaignait dans un télégramme au ministère de la Défense que les forces armées n’aient « jusqu’ici pas saisi l’occasion de frapper le PKI ».9
Le prétexte : ce que Bonn savait, et ce qu’il a choisi de croire
Toute la justification de l’extermination reposait sur l’affirmation que le PKI avait organisé le coup d’État. Dans les premières semaines, les dossiers allemands n’y croient pas, et l’écrivent noir sur blanc. Puis, une fois les tueries bien engagées, ils changent d’avis, et le dossier montre ce qui les a fait changer.
Dans son analyse du putsch, rédigée début octobre 1965, l’ambassade concluait : « On peut donc supposer que le putsch a été inspiré et soutenu par les communistes. Ils ne l’ont toutefois probablement pas dirigé ; son exécution était trop dilettante pour cela. » D’Untung, l’officier qui était la figure de proue du coup d’État, le même rapport dit que rien n’indique qu’il ait été un partisan des communistes. La même page consigne ce qu’un officier supérieur indonésien avait confié à un collaborateur de l’ambassade : la direction de l’armée était « parfaitement au clair » sur le fait que le putsch du Mouvement du 30 septembre était « en réalité une épreuve de force entre l’armée et les communistes ».10 Quelques semaines plus tard, l’ambassade notait que le « soulèvement communiste » du 1er octobre avait été réprimé par l’armée « de justesse et de manière relativement peu sanglante ».11 Le sang a coulé ensuite, et pas au combat.
L’ambassade avait aussi parfaitement compris comment fonctionnait le prétexte. Son rapport clé du 18 octobre 1965 indique que la direction de l’armée s’était servie du mandat de rétablissement de l’ordre confié par Sukarno pour une « action en profondeur » visant à écarter pas à pas les communistes de toutes les positions dans l’État et la société. L’armée, poursuit le rapport, interprète ce mandat comme l’ordre de « liquider » le Mouvement du 30 septembre, le « Gestapu », « ainsi que ses commanditaires et ses sympathisants ». Puis il expose la méthode en une phrase : « En identifiant le PKI au Gestapu, l’armée préserve l’apparence de la légalité pour son programme de réformes anticommuniste. »12 Gestapu était l’acronyme inventé par les propagandistes de l’armée pour le Mouvement du 30 septembre, choisi parce qu’il sonnait comme Gestapo. Plus loin, le même rapport observe que la vague d’arrestations intensifiée « n’a manifestement plus rien à voir avec le putsch » et vise à écraser les cadres des organisations communistes affiliées.13 Une semaine plus tôt, le 11 octobre, l’ambassade avait déjà décrit comment on s’y prenait. Sans rompre formellement avec Sukarno, rapportait-elle, l’armée avait « mis en scène un mouvement populaire contre les communistes » sous la protection de l’état d’urgence qu’elle avait elle-même décrété, tandis que les médias qu’elle contrôlait martelaient auprès de la population les crimes des communistes, l’assassinat des généraux « dans tous ses détails macabres ». Des tracts musulmans, poursuivait le rapport, appelaient au « djihad, la guerre sainte contre les communistes athées », et l’ambassade en joignait deux. L’un, distribué à Jakarta le 8 octobre, le jour où de jeunes musulmans ont incendié le siège du PKI, clôt ainsi sa liste de revendications : « Aidez les forces armées à éradiquer entièrement les exécutants du Mouvement du 30 septembre. » L’autre adresse des « salutations de guerre sainte » et dit : « Détruisons ensemble les athées jusqu’à leurs racines mêmes. » L’ambassade allemande savait donc, dès la deuxième semaine, que la « colère du peuple » était organisée par l’armée.14
Personne à Bonn ne pouvait non plus prétendre que le PKI ripostait. La synthèse de novembre de l’ambassade sur le coup d’État consigne la retenue des communistes après l’échec du putsch et juge probable que « la décimation systématique des cadres dirigeants communistes par l’armée exclut pour le moment toute coordination d’actions communistes à plus grande échelle ».15 Les victimes ne résistaient pas ; elles étaient décimées selon un plan. Le gouvernement fédéral savait que le coup d’État était le prétexte, que les tueries étaient massivement à sens unique, et que le parti qu’on anéantissait était largement sans défense. Il a soutenu l’anéantissement malgré tout.
Puis l’ambassade a changé d’avis, et elle l’a fait dans le rapport même qui consignait la décimation. Le 15 novembre 1965, elle a intitulé sa synthèse « Tentative de coup d’État communiste en Indonésie » et est revenue en toutes lettres sur sa lecture d’octobre : l’échec rapide d’Untung avait « semblé indiquer un coup d’État militaire mené en dilettante et exclure une direction active par les communistes » ; désormais, « depuis que sont connus des documents communistes saisis et des déclarations de chefs militaires du putsch », se dessinaient « les contours d’une gigantesque entreprise communiste de coup d’État ». Ces déclarations sortaient des salles d’interrogatoire de l’armée. L’ambassade joignait un extrait de l’interrogatoire d’Untung, reçu « de source particulière ». L’interrogateur lui dit qu’il y a forcément eu quelqu’un derrière tout cela : « Qui a dirigé l’entreprise en coulisse ? » Untung : « Derrière moi, il y avait le PKI. » Une question, écrivait l’ambassade, restait encore sans réponse : comment un « soulèvement communiste » préparé « soigneusement et de longue main » avait pu échouer de façon aussi spectaculaire. Le 6 décembre, elle est allée jusqu’au bout. En transmettant la traduction du procès-verbal de l’interrogatoire du membre du Politburo Njono, obtenu lui aussi « de source particulière », elle écrivait : « Du procès-verbal, on peut tirer les conclusions suivantes : 1. La direction du PKI a planifié et organisé la tentative de coup d’État du “Mouvement du 30 septembre”. » Neuf semaines plus tard, l’ambassade avait fait sienne la version de l’armée. Il n’en avait pas fallu beaucoup. Le procès-verbal Njono a scellé l’affaire : un aveu obtenu de l’un de leurs prisonniers par ceux-là mêmes qui menaient les tueries. Dans le procès-verbal, on demande à Njono s’il agit sous une quelconque contrainte ou pression ; il répond que non. C’est l’usage dans ce genre de procès-verbaux.16
« Un nettoyage entièrement dans notre intérêt »
Ce que faisait l’ambassade allemande pendant ces semaines-là est consigné dans les dossiers de Bonn comme dans ceux de Washington. L’ambassadeur Werz, lui, était absent. À partir du 6 octobre, il se trouvait à Hong Kong et n’est rentré à Jakarta que le 14 octobre ; à côté du télex annonçant son arrivée, un fonctionnaire de Bonn a écrit : « Il était temps ! » Le 12 octobre 1965, dans un télégramme classé secret adressé au secrétaire d’État américain, Dean Rusk, l’ambassadeur des États-Unis à Jakarta, Marshall Green, a rapporté qu’un membre de l’ambassade allemande lui avait fait savoir ceci : « Armée indo envisage maintenant possibilité de renverser Sukarno lui-même et contacte plusieurs ambassades occidentales pour leur faire savoir qu’une telle initiative est possible. »17 L’ambassade allemande était l’une des missions occidentales que l’armée indonésienne tenait informées pendant qu’elle envisageait d’écarter le président. Le document ne figure pas dans les dossiers allemands. Il se trouve dans les dossiers américains, déclassifiés en 2017.
Cinq jours après son retour, dans deux télégrammes classés secrets, Werz a décrit la machine qu’il avait trouvée à l’œuvre. L’armée poursuivait « résolument son programme de répression progressive du PKI ». Une fois qu’elle disposerait d’un pouvoir central « nettoyé des communistes », elle entendait apparemment passer au « nettoyage des différentes provinces », et personne ne voyait encore comment les communistes pourraient arrêter « le rouleau compresseur militaire qui s’est mis en marche ». Et Bonn ? Le conseil de Werz tient en une ligne : se tenir en retrait pour l’instant et voir venir, « pour ne pas rendre plus difficile la position de nos amis dans l’armée ».18 Unserer freunde in der armee : nos amis dans l’armée. C’est ainsi que l’ambassadeur de la République fédérale parlait des hommes qui menaient l’extermination.
Le 25 octobre, il l’a de nouveau couché sur le papier, cette fois dans une lettre personnelle au chef du département politique à Bonn. La peur régnait de tous côtés, écrivait-il, puis : « J’espère malgré tout que l’armée, qui, en dépit de l’instruction contraire du président, fait systématiquement le ménage parmi les communistes, l’emportera, et que se lèveront alors pour nous des jours meilleurs. »19
Le 26 octobre 1965, le jour même où le service Indonésie du ministère des Affaires étrangères recommandait d’autoriser l’exportation de poignées de pistolet vers l’armée indonésienne, Alexander Böker, haut fonctionnaire du département politique du ministère des Affaires étrangères, écrivait à Werz :
« Nous suivons naturellement l’évolution sur place avec le plus grand intérêt et nous nous réjouissons des progrès de la consolidation du régime de l’armée. Nous sommes parfaitement conscients des grandes chances que cette évolution recèle pour l’ensemble du monde occidental et pour l’Allemagne en particulier, et des grands dangers auxquels nous serions exposés si l’expérience devait échouer. »20
L’« expérience », c’était à ce moment-là l’assassinat en masse des communistes. Werz a répondu le 8 novembre 1965, dans une lettre portant la mention « Personnel et confidentiel ». Ce qui le préoccupait, écrivait-il, c’est qu’en Allemagne on voulait apparemment laisser entièrement en sommeil les affaires indonésiennes : les garanties Hermes pour les petits montants, l’assurance publique des crédits à l’exportation, avaient été suspendues et n’étaient pas traitées pour le moment, et un voyage d’un responsable du Goethe-Institut, l’institut culturel de l’Allemagne de l’Ouest à l’étranger, avait été annulé contre sa propre recommandation. Puis :
« Il serait très regrettable qu’au moment même où s’opère ici un nettoyage entièrement dans notre intérêt, les milieux de l’armée, qui tiennent aujourd’hui largement les commandes, aient l’impression que nous avons fait une croix sur l’Indonésie. »21
« Bereinigung », c’est le mot qu’écrit un fonctionnaire allemand lorsqu’un compte est apuré ou qu’un écart est régularisé. C’est le vocabulaire de la comptabilité. Werz l’employait pour la purge qui était en cours dans le pays, et il l’employait comme argument : Bonn ne devait pas, maintenant, laisser suspendues les petites garanties Hermes.
Alors que les morts se comptaient par dizaines de milliers, et bientôt par centaines de milliers, l’ambassadeur de la République fédérale plaidait dans la même lettre pour le « business as usual ». Toute action de plus grande envergure, ou une nouvelle ligne de crédit, concédait-il, devait attendre que la situation se soit éclaircie et que les Indonésiens en fassent la demande. Trois semaines plus tard, dans le télégramme n° 593 du 29 novembre 1965, Werz rapportait qu’après Java occidental, les gouverneurs militaires des Célèbes du Sud et du Sud-Est (Sulawesi) et des Moluques avaient à leur tour ordonné la dissolution définitive du PKI, et il ajoutait un calcul : « peut-être ce procédé n’est-il pas du tout malvenu pour Sukarno en ce moment, puisqu’il le dispense de la désagréable “solution finale politique” promise et qu’il pourra plus tard prendre ses distances avec ces mesures militaires ».22
L’expression entre guillemets n’est pas une invention de Werz. C’était la formule allemande de l’ambassade pour le règlement politique de l’affaire du 30 septembre promis par Sukarno, et ce règlement signifiait l’élimination d’un parti politique. Plus de vingt ans après que ce mot eut acquis le sens qu’il a en allemand, les diplomates de la République fédérale ont employé « Endlösung » trois fois en six semaines, les 15 novembre, 29 novembre et 23 décembre, chaque fois sous la signature de Werz, entre guillemets et sans un mot de commentaire.
Propagande made in Germany
La République fédérale ne s’est pas contentée de regarder. Le 15 octobre 1965, deux semaines après le coup d’État, Hilmar Bassler, conseiller principal au ministère des Affaires étrangères et chef du service chargé de l’Indonésie, a consigné dans une note classée confidentielle que deux institutions médiatiques d’État avaient été priées de se joindre à la campagne :
« Le BPA et la Deutsche Welle ont été priés, aussitôt après le déclenchement de la révolte, de mettre particulièrement en avant la tactique communiste et l’assassinat bestial des généraux indonésiens comme preuve de la manière dont les communistes procèdent pour s’emparer du pouvoir. »23
Le BPA, c’est le Bundespresseamt, l’Office fédéral de presse, directement rattaché au chancelier. La Deutsche Welle est la radio d’État de la République fédérale pour l’étranger, et elle émettait vers l’Indonésie. Toutes deux ont été « priées », quelques jours après le coup d’État, de diffuser dans le monde le récit de la culpabilité communiste. Même cela ne suffisait pas à Bassler. « À mon avis, poursuit sa note, la manière de procéder des communistes n’a pas reçu suffisamment d’attention dans la presse allemande. En particulier, de grands journaux comme la “Züricher” devraient eux aussi être incités à se pencher sur ce thème. » La « Züricher » est vraisemblablement la Neue Zürcher Zeitung.
Par le canal télex de l’ambassade, Bonn recevait les dépêches du correspondant de la dpa, la principale agence de presse ouest-allemande, sur la propagande de l’armée : un film télévisé montrant « la récupération des cadavres atrocement mutilés des généraux de l’armée », diffusé à plusieurs reprises ; et l’information selon laquelle l’organisation de jeunesse communiste Pemuda Rakjat et l’organisation de femmes Gerwani « semblent avoir été impliquées » dans l’assassinat de la femme et des enfants d’un commandant de régiment loyal au gouvernement.24 Les récits d’atrocités ont nourri les pogroms. La note de Bassler consigne qu’on avait demandé au BPA et à la Deutsche Welle de diffuser précisément ce récit du PKI en assassin bestial des généraux, alors même que l’ambassade de son propre ministère avait écrit que le PKI, s’il avait inspiré et soutenu le putsch, ne l’avait probablement pas dirigé. Au moment où les tueries atteignaient leur paroxysme, Bonn avait déjà demandé à ses médias d’État de diffuser le récit de l’armée.
Même le canal n’était pas un hasard. Le bureau de la dpa à Jakarta avait été ouvert « à la demande expresse et pressante du ministère des Affaires étrangères », notait le 6 octobre 1965 le service de presse de ce ministère, pour faire pièce aux agences de presse est-allemande et communistes.25 Et l’ambassade savait quel genre de récit elle aidait à propager. Le 22 novembre, elle écrivait à Bonn que l’assassinat des six généraux avait été « habilement monté en épingle par l’armée à des fins de propagande », qu’il avait dressé la population contre les communistes et réuni l’armée et les musulmans en un seul front, et qu’il y avait là « une chance immense pour l’armée ».26 Cinq semaines plus tard, le 30 décembre, Werz a envoyé un télégramme également adressé à l’Office fédéral de presse. Le quotidien de l’armée, Harian Angkatan Bersendjata, avait demandé de la documentation sur un nouveau livre allemand consacré à Sukarno, et il proposait que le « Dienst aus Deutschland » envoie à l’ambassade, au plus vite, un article exclusif accompagné de photos.27 Bonn ne se contentait pas de relayer la propagande de l’armée. Il offrait au journal de l’armée ses propres articles.
« Programme d’action Indonésie » : contre le communisme, pour l’armée
La ligne que Bonn a suivie à l’automne 1965 avait été tracée un an plus tôt. Rien de ce qui suit ne relevait du seul commerce. Vingt ans après la Seconde Guerre mondiale, les crédits et les armes servaient un but politique, et le ministère des Affaires étrangères a consigné ce but par écrit. Le 22 décembre 1964, Alexander Böker, haut fonctionnaire du département politique du ministère des Affaires étrangères, a présidé à Bonn une réunion interne intitulée « Programme d’action Indonésie », en présence de l’ambassadeur Werz et de dix services. Le compte rendu, rédigé le 7 janvier 1965, expose son argumentation au discours indirect. L’Indonésie, disait-il, était considérée comme une barrière ou un tremplin pour le communisme sur la route de l’Australie. L’intérêt national à maintenir une présence allemande sur place exigeait des sacrifices d’ordre financier, auxquels des limites étaient toutefois fixées. L’Indonésie était un cas test décisif. Lors de la même réunion, Werz a rapporté avoir averti le vice-ministre indonésien des Affaires étrangères de ce qui arriverait si le consulat général est-allemand était élevé au rang d’ambassade : la rupture des relations diplomatiques et la fin de l’aide économique.28 C’était la doctrine Hallstein : à partir de 1955, Bonn menaçait de rompre ses relations avec tout État qui reconnaîtrait la RDA, la République démocratique allemande, et il l’avait fait avec la Yougoslavie en 1957 et avec Cuba en 1963. Pourquoi cela comptait tant, l’historien Baskara T. Wardaya, de l’université Sanata Dharma de Yogyakarta, l’explique en quelques mots : « Si l’on se souvient de l’histoire, il y avait deux Allemagnes : l’Allemagne de l’Ouest et l’Allemagne de l’Est. L’Allemagne de l’Ouest était très capitaliste et pro-américaine. Donc ils n’aimaient pas Sukarno, et ils n’aimaient pas le PKI. »29
Le compte rendu est plus franc encore lorsqu’il consigne qui a dit quoi. À Böker, qui lui demandait si une aide substantielle empêcherait Sukarno de reconnaître l’Allemagne de l’Est, Werz a répondu que l’autorité de Sukarno tenait pour l’instant, et a ajouté : « Si nous continuons à aider, nous renforçons en outre les milieux qui nous sont favorables (comme l’armée, entre autres) ». Bassler a fait remarquer qu’il fallait endurer « la traversée du désert jusqu’à un nouveau régime en Indonésie après la disparition de Sukarno ».30 Lors de la seconde séance, le 11 janvier 1965, Böker a fixé la ligne de tout ce qui allait suivre : la politique allemande devait « être orientée vers la phase finale du régime Sukarno », et Werz ainsi que le service Indonésie sont convenus que cette phase avait commencé.31 Neuf mois avant le coup d’État, Bonn avait misé sur l’armée et se contentait d’attendre la chute de Sukarno.
Deux ans plus tard, le ministère des Affaires étrangères l’a reconnu, dans une note qui ne devait jamais sortir du bâtiment. En février 1967, le magazine indien Link a publié ce qu’il présentait comme un rapport secret de l’ambassade d’Allemagne. Le ministère a conclu qu’il s’agissait d’un faux, et a admis dans la même note qu’il décrivait « exactement notre position d’alors » : l’ambassade et le ministère des Affaires étrangères avaient bel et bien mis en attente les projets d’aide supplémentaire « au vu de l’ère Sukarno finissante ». Böker a déconseillé un démenti. Un démenti serait aussitôt retourné contre Bonn, car tant que Sukarno restait formellement chef de l’État, Bonn ne pouvait pas déclarer avoir retenu son aide au vu de son « régime finissant ».32
Anéantir les communistes : un argument en faveur du soutien
Les dossiers des Archives politiques du ministère fédéral des Affaires étrangères montrent que Bonn était au courant dès la première semaine, et que sa politique marchait du même pas que celle de Washington.33 Le ministère des Affaires étrangères à Bonn savait que « les forces armées indonésiennes anéantissent systématiquement le Parti communiste », comme l’a consigné le conseiller principal Hilmar Bassler le 3 décembre 1965. Il ne l’a pas écrit en guise de protestation, mais comme argument pour exporter trois vedettes des douanes vers le régime. Parce que les forces armées « anéantissaient systématiquement » le parti et avaient déjà pris langue avec la Malaisie, on pouvait s’attendre à un apaisement de la tension entre l’Indonésie et la Malaisie « avec les changements politiques en Indonésie ». Les vedettes, ajoutait-il, n’étaient pas armées et étaient destinées à la lutte contre la contrebande. Son service avait jugé l’affaire juridiquement admissible et « politiquement défendable vis-à-vis de la Grande-Bretagne » le 30 septembre, la veille du putsch. Ce que les tueries ajoutaient, c’était l’argument politique, et il concluait : l’affaire « devrait donc être approuvée ».34 Sept mois plus tôt, ces mêmes vedettes avaient été écartées du paquet d’aide. Lors d’une réunion interministérielle, le 13 mai 1965, toutes les parties étaient convenues qu’elles ne devaient pas y être incluses « en raison de la possibilité d’un usage militaire », et parce qu’elles auraient porté le paquet bien au-delà de son plafond de 100 millions de DM.35 En décembre, rien n’avait changé pour les vedettes. Ce qui avait changé, c’est que l’armée tuait désormais des communistes.
Le soutien financier était antérieur au coup d’État. Le 14 janvier 1965, le ministre des Affaires étrangères Gerhard Schröder, le chrétien-démocrate, et non le futur chancelier social-démocrate, a écrit au ministre fédéral de l’Économie, Kurt Schmücker, pour pousser à l’adoption d’un plafond spécial de 100 millions de DM de garanties fédérales à l’exportation pour l’Indonésie. Il le faisait « sur la base de considérations purement politiques », balayant toute réserve économique : la poursuite de la coopération économique était, écrivait-il, « peut-être le seul moyen dont nous disposions encore » pour retenir Sukarno sur la question allemande, et avant tout pour l’empêcher de reconnaître la RDA.36
Une note interne du ministère de l’Économie datée du 17 mars 1965 rappelle que le cabinet avait approuvé ce plafond huit semaines plus tôt « sous la menace d’admettre un consulat général de la zone soviétique ». « Zone soviétique », c’est ainsi que Bonn désignait la RDA, qu’il refusait de reconnaître comme un État. En décembre 1964, l’encours des garanties de Bonn sur l’Indonésie s’élevait à quelque 500 millions de DM, et le pays consacrait 40 à 45 % de son budget à la défense. Le ministère de l’Économie en tirait sa conclusion : « Pour des raisons économiques, une aide financière supplémentaire à l’Indonésie n’est pas justifiable. » Le ministère des Affaires étrangères a malgré tout soutenu la garantie suivante.37
Une fois le coup d’État passé, le levier financier s’est tourné vers les nouveaux maîtres. En novembre, le ministère des Affaires étrangères a préparé une note d’entretien pour les discussions du ministre avec Achmad Sukendro, général de brigade et ministre d’État, que le ministère tenait pour l’un des esprits politiques les plus affûtés de l’armée. Sous la rubrique « l’évolution politique la plus récente en Indonésie », le document s’ouvre sur une seule ligne : « L’armée a en grande partie écrasé le parti communiste au cours des dernières semaines. » Le ministère des Affaires étrangères entendait plaider pour une augmentation des garanties fédérales à l’exportation pour l’Indonésie « dès que se dessinera une normalisation de la situation en Indonésie ».
Puis le document indique au ministre ce qu’il doit dire : que le gouvernement fédéral a suivi ces dernières semaines l’évolution en Indonésie avec la plus grande attention, et qu’« il espère que les forces armées parviendront, par leurs mesures énergiques contre les putschistes du 30 septembre, à rétablir le calme et l’ordre dans tout le pays ».38 Les mesures énergiques, c’étaient celles que ce même ministère consignait dans ses dossiers, semaine après semaine. Le secrétaire d’État Karl Carstens a reçu Sukendro le 26 novembre 1965 et en a rendu compte à Jakarta le lendemain dans un télégramme classifié. Puis est venue la phrase qui compte : « Nous ferions néanmoins ce qui est en notre pouvoir pour soutenir l’Indonésie, compte tenu de l’orientation actuelle de son évolution politique. » Sukendro, de son côté, a expliqué que la direction de l’armée avait eu connaissance dès le début de septembre de projets d’assassinat de huit généraux, mais qu’elle avait considéré ces informations comme une provocation et ne les avait pas prises au sérieux. La mort tragique des six généraux, ses amis proches, avait donné aux forces non communistes « l’occasion d’agir ».39 Ce qu’était, en novembre 1965, l’« orientation actuelle » de la politique indonésienne, le lecteur le sait déjà. Un « accord d’aide en capital » a suivi en mai 1968.40
L’argent de Bonn est allé du côté de l’armée avant, pendant et après les tueries, sous différentes formes. Avant le coup d’État, il a pris la forme de garanties de crédit et de prêts qui devaient aussi, comme le disait Werz, « renforcer les milieux qui nous sont favorables (comme l’armée, entre autres) ». Pendant les tueries, Bonn n’a pris aucun nouvel engagement de fonds publics ; il a en revanche subordonné tout nouvel engagement au succès des tueries. Le 8 novembre, Werz a rapporté que les petites garanties Hermes avaient été suspendues pour l’instant. Le 10 décembre, Werz a rapporté qu’un haut fonctionnaire indonésien lui avait demandé une aide financière « au nom de l’armée ». Werz a d’abord voulu savoir « où allait l’Indonésie ». Assuré que le cours anticommuniste serait « poursuivi avec constance », il a promis de traiter les souhaits indonésiens « avec une amicale bienveillance, malgré les difficultés budgétaires existantes ». Six jours plus tard, Washington a câblé que « le Japon et l’Allemagne sont les mieux placés pour offrir une aide rapide » et a demandé à son ambassadeur si lui-même, son collègue japonais et Werz pouvaient se rencontrer de manière informelle « pour se concerter sur la tactique et la stratégie ». Le service de renseignement est allé plus loin. Le 8 novembre 1965, un dossier du BND consigne la « demande urgente » des généraux portant sur 1,2 million de DM en liquide, « des fonds qui, pour des raisons évidentes, ne peuvent être prélevés sur le Trésor indonésien », principalement pour des « opérations spéciales contre des responsables du Parti communiste » et pour des « manifestations orchestrées ». Une telle aide, notait le BND, pourrait avoir des « conséquences difficilement prévisibles » pour le donateur comme pour le bénéficiaire si elle venait à s’ébruiter. Le document porte la mention manuscrite « rejeté, non-ingérence » ; on ignore si de l’argent a été versé. En 1968, le nouveau chef du BND, Gerhard Wessel, a écrit dans un projet destiné à la commission du renseignement du Bundestag que le service avait apporté « un soutien (conseillers, matériel, argent) » aux services de renseignement indonésiens et aux unités spéciales de l’armée pour « écraser le PKI », et que Suharto, Nasution et le sultan attribuaient au BND « une large part dans le succès ». Trois ans plus tard, Der Spiegel a rapporté que le BND avait fourni en 1965 au service de renseignement militaire indonésien « des pistolets-mitrailleurs, des postes de radio et de l’argent (valeur totale : 300 000 marks) », et qu’une équipe d’hommes du BND avait formé des officiers de renseignement militaire indonésiens en Indonésie même. Aucun dossier rendu public à ce jour ne confirme dans le détail l’une ou l’autre de ces informations. Une fois les tueries achevées, l’argent a coulé au grand jour : rééchelonnement de la dette et crédit de 50 millions de DM en 1966, accord d’aide en capital de 75 millions de DM en mai 1968, 100 millions de DM d’aide en capital jusqu’en 1969 et, selon les termes du ministère des Affaires étrangères, « tout intérêt à soutenir l’actuel gouvernement indonésien ».41
L’État allemand, marchand d’armes
Les dossiers sur les armes montrent que la République fédérale ne s’est pas contentée de délivrer des licences aux fournisseurs des tueurs. Par l’intermédiaire d’une entreprise qui lui appartenait, elle était elle-même l’un de ces fournisseurs.
Dans une note du 27 janvier 1965 sur un entretien avec le troisième vice-Premier ministre indonésien, Chairul Saleh, un fonctionnaire allemand se vante de ce que l’aide de la République fédérale « ne se limite pas au secteur purement économique. Ainsi, la société Fritz Werner, Berlin, propriété de l’État fédéral, a conclu ces dernières années, pour les usines d’armement et de munitions de l’Indonésie, des contrats de livraison d’un montant d’environ 63 millions de DM. »42 Une partie du commerce des armes avec Jakarta était menée par l’État allemand lui-même.
Le 26 novembre 1965, au beau milieu des massacres, le ministère des Affaires étrangères a consigné dans une note que le président de Fritz Werner venait de recevoir la visite d’un envoyé spécial du général Nasution, chargé de lui dire que le général restait intéressé par l’usine d’explosifs, d’une valeur de commande de 80 millions de DM ; l’installation, précise la note, était destinée à des besoins militaires aussi bien que civils. Un soutien occidental sous cette forme, faisait ajouter Nasution par son envoyé, était particulièrement utile et indispensable à la direction de l’armée pour s’affranchir du bloc de l’Est ; une firme tchèque briguait elle aussi le contrat.43 Au plus tard en mars 1968, la même société avait signé avec le gouvernement indonésien, représenté par le « ministre commandant en chef de l’armée indonésienne », un contrat de livraison de pièces détachées et d’armes, parmi lesquelles 250 fusils à tir rapide BM 59, 9 750 culasses et 5 000 canons. Les armes devaient être fabriquées et expédiées par Pietro Beretta à Brescia, en Italie, « pour notre compte », et acheminées de Brescia à Jakarta via Hambourg.44
Le souci de dissimuler l’origine allemande de ces marchandises traverse tout le dossier, de 1965 à 1968. Le 26 octobre 1965, alors que le massacre était déjà bien engagé, le service Indonésie du ministère des Affaires étrangères a levé ses objections à l’« exportation de poignées de pistolet » et a demandé au service des autorisations de l’approuver. Deux raisons sont avancées. La commande est modeste. Et : « Il serait indéfendable pour nous de refuser cette aide indirecte à l’armée indonésienne, qui procède actuellement par la force des armes contre le Parti communiste. » Vient ensuite la consigne : veiller à ce « que les poignées de pistolet ne portent aucun marquage de produit allemand ».45 Deux semaines plus tard, le 11 novembre, le service de Bassler argumentait de la même façon à propos de gilets de sauvetage pour l’armée de terre et la marine. C’est précisément en ce moment, écrivait-il, qu’il fallait se servir de demandes comme celle-ci, qui ne pouvaient pas être retournées en accusations contre Bonn, « pour manifester notre ouverture à l’égard de l’armée et de la marine indonésiennes ».46 En novembre 1968, le ministère des Affaires étrangères a donné son feu vert à une demande d’Industriewerke Karlsruhe AG visant à exporter 20 000 000 cartouches de 7,62 mm vers l’armée indonésienne, expressément « sans marquage OTAN ».47
Le massacre comme argument de vente
L’argument était prêt avant Noël. Le 20 décembre 1965, le Dr Fröwis, du service de Bassler, a soumis à celui-ci une note sur les « livraisons d’armes à l’Indonésie ». Le gouvernement fédéral, y lisait-on, se trouvait dans la position extraordinairement difficile de ne pas même pouvoir soutenir indirectement, en autorisant l’exportation d’armes et d’équipements militaires, les forces armées indonésiennes, « qui ont en grande partie écrasé le Parti communiste » et s’apprêtaient à donner au pays une nouvelle orientation politique. Si l’Occident maintenait son embargo de fait, l’armée n’aurait d’autre issue que de se tourner vers Moscou. L’interdiction, avait déjà déclaré Fröwis à un membre de l’ambassade britannique, devrait peut-être être réexaminée dans un proche avenir en raison du bouleversement en Indonésie.48 L’écrasement du parti n’était pas une raison de se retenir. C’était la raison de livrer.
Un document dit sans détour pourquoi l’affaire devait désormais se faire. Le 28 janvier 1966, le chef de la division III du ministère des Affaires étrangères a rédigé une note sur l’exportation d’usines d’explosifs vers l’Indonésie. Le groupe industriel Ferrostaal avait demandé dès juin 1965, près de quatre mois avant le coup d’État, s’il pouvait compter sur une licence d’exportation pour « 15 installations complètes de fabrication d’explosifs », d’une capacité mensuelle de « près de 2 000 tonnes d’explosifs, de poudre et de produits intermédiaires, 1 100 km de mèches et 1,1 million de détonateurs ». Le fabricant estimait le prix de l’installation à environ 40 millions de DM. Le client, précise la note, est l’armée indonésienne.
Vient ensuite le premier argument en faveur de l’autorisation, et ce sont les tueries : parce que l’armée « s’est en grande partie imposée face aux communistes en Indonésie », on peut s’attendre à ce que certains des objectifs antérieurs de politique étrangère du gouvernement de ce pays ne soient plus poursuivis avec la même insistance. C’est la Confrontation avec la Malaisie, la Konfrontasi, guerre non déclarée menée par Sukarno de 1963 à 1966 contre la création de la fédération de Malaisie, que visaient ces objectifs. Elle était le principal obstacle à l’utilisation d’explosifs allemands par l’armée indonésienne ; la Grande-Bretagne étant là pour défendre la Malaisie, Bonn n’avait aucune envie d’être vu en train d’armer le camp adverse. Mais la destruction du Parti communiste a atténué cet obstacle, et un fonctionnaire allemand l’a noté comme motif de vente. Le conflit, concédait la note, n’était « pas encore réglé » ; mais comme l’exécution de la commande prendrait au moins deux à trois ans, ce n’était pas une raison pour « sacrifier nos intérêts ».
Le reste de la note en découle. Refuser les commandes de l’armée indonésienne reviendrait à « affaiblir les forces que nous cherchons à soutenir, faisant ainsi indirectement le jeu des éléments communistes qui subsistent encore ». Et satisfaire ses souhaits « renforcerait considérablement notre position précisément auprès des milieux de droite politiquement déterminants ».49 Que les installations aient jamais été livrées, les dossiers ne le montrent pas. Le 22 février 1966, le service de Bassler, invoquant la toute dernière évolution de la politique intérieure indonésienne et un conflit avec la Malaisie dont on ne pouvait pas encore escompter une fin prochaine, a écrit que les licences d’exportation « ne seraient pour l’instant pas encore accordées » et a proposé de reprendre l’affaire dans deux mois environ.50 Puis le dossier se tait. Ce qui reste, c’est l’argument, et cet argument, c’étaient les tueries.
À partir d’ici, le dossier devient une liste. Le 1er février 1966, Rheinstahl Hanomag a demandé au ministère de la Défense l’autorisation de faire de la publicité en Indonésie pour des véhicules blindés, « en premier lieu » le chasseur de chars Kanonenjagdpanzer. Il a fallu attendre le 8 juillet 1966 pour que le ministère des Affaires étrangères lève ses objections. Il a alors déclaré que la situation entre l’Indonésie et la Malaisie s’était suffisamment stabilisée pour qu’il n’ait plus d’objection : « keine Bedenken mehr », tout en avertissant qu’aucun droit à une future licence de vente ne pouvait en être déduit.51 Quelques jours plus tôt, le 30 juin, le ministère de l’Économie avait transmis la demande de Fritz Werner d’acheter au fabricant d’explosifs Dynamit Nobel 255 800 kilogrammes de poudre à la nitroglycérine destinés à l’Indonésie. Le service de Bassler a recommandé l’autorisation le 4 juillet, parce que le conflit avec la Malaisie avait été réglé pacifiquement, parce qu’un gouvernement « qui est prêt à coopérer avec le monde libre » était désormais arrivé au pouvoir en Indonésie, parce qu’un refus « pèserait sur les relations germano-indonésiennes et ne favoriserait pratiquement que les forces subversives », et parce que la bonne coopération d’autrefois entre Fritz Werner et l’armée indonésienne devait être rétablie au plus vite. La réponse, datée du 7 juillet, est partie le lendemain : « keine Bedenken ».52 Le 1er avril 1968, l’office des autorisations a informé le ministère des Affaires étrangères que Fritz Werner avait demandé à exporter 42 000 pièces détachées diverses pour le fusil BM 59, d’une valeur de 3 791 730 DM, acheteur et destinataire final : le ministre commandant en chef de l’armée indonésienne. En regard de la ligne prévue pour la preuve de destination finale figure un tiret. Une main a écrit en marge : « Kein Bedenken » [sic].53 Le 24 juin 1968, le ministère de l’Économie a soumis le cas de 10 000 fusils Heckler & Koch G3, le fusil d’assaut standard de la Bundeswehr, destinés à l’armée indonésienne. Un fonctionnaire du service a écrit « keine Bedenken » sur la lettre en moins de deux jours ; le feu vert a suivi le 27 juin. En novembre, 20 000 autres fusils ont été autorisés, d’une valeur d’environ 7 millions de DM. Une fois de plus : « keine Bedenken ».54 Une note manuscrite dans le dossier Heckler & Koch ajoute que, selon le ministère de l’Économie, Rheinmetall avait livré 10 000 fusils à l’Indonésie dès 1960/61. Le commerce était plus ancien que le massacre.55
Au total, les seuls dossiers allemands documentent les livraisons, autorisations et demandes suivantes pour l’armée indonésienne entre 1960 et 1968 : au moins 40 250 fusils (10 000 de Rheinmetall en 1960/61, 30 000 G3 de Heckler & Koch et 250 BM 59 en 1968), plus 9 750 culasses de fusil, 5 000 canons et 42 000 pièces détachées ; 20 000 000 cartouches de 7,62 mm ; 255 800 kilogrammes de poudre à la nitroglycérine ; un projet d’usine d’explosifs pour l’armée, apparemment un seul et même projet, poursuivi par l’intermédiaire de Ferrostaal et de Fritz Werner et évalué entre 40 et 80 millions de DM ; et 63 millions de DM de contrats pour les usines d’armement et de munitions de l’Indonésie avant le coup d’État. Voilà l’arithmétique du « pas d’objection ».
L’arithmétique du « pas d’objection »
Livraisons, autorisations et demandes pour l’armée indonésienne que documentent les dossiers allemands, dans l’ordre où elles ont été décidées. Les lignes au-dessus du trait sont antérieures au coup d’État.
| Date | Objet | Quantité | Entreprise | Le dossier dit | Source |
|---|---|---|---|---|---|
| 1960/61 | Fusils | 10 000 | Rheinmetall | note manuscrite dans le dossier Heckler & Koch, d’après le ministère de l’Économie | n. 55 |
| 27 janv. 1965 | Contrats de livraison pour des usines d’armement et de munitions | ≈ 63 millions de DM | Fritz Werner | « propriété de l’État fédéral » | n. 42 |
| 13 mai 1965 | Vedettes des douanes | 3 | — | écartées du paquet d’aide « en raison de la possibilité d’un usage militaire » | n. 35 |
| 1er oct. 1965 — l’armée s’empare du pays | |||||
| 26 oct. 1965 | Poignées de pistolet pour l’armée | — | — | « aucun marquage de produit allemand » | n. 45 |
| 11 nov. 1965 | Gilets de sauvetage pour l’armée de terre et la marine | — | — | « pour manifester notre ouverture à l’égard de l’armée et de la marine indonésiennes » | n. 46 |
| 26 nov. 1965 | Usine d’explosifs | 80 millions de DM | Fritz Werner | l’envoyé spécial de Nasution : le général reste intéressé | n. 43 |
| 3 déc. 1965 | Vedettes des douanes, les trois mêmes | 3 | — | parce que les forces armées « anéantissent systématiquement le Parti communiste » | n. 34 |
| 28 janv. 1966 | Installations complètes de fabrication d’explosifs | 15 · ≈ 40 millions de DM | Ferrostaal | soutenues par le ministère des Affaires étrangères ; licences ajournées le 22 février 1966 | n. 49n. 50 |
| 7 juil. 1966 | Poudre à la nitroglycérine | 255 800 kg | Dynamit Nobel, pour Fritz Werner | Pas d’objection | n. 52 |
| 8 juil. 1966 | Publicité pour le chasseur de chars | — | Rheinstahl Hanomag | Plus d’objection | n. 51 |
| 18 mars 1968 | Fusils BM 59 · culasses · canons | 250 · 9 750 · 5 000 | Fritz Werner, fabrication Beretta | acheteur : le « ministre commandant en chef de l’armée indonésienne » | n. 44 |
| 1er avr. 1968 | Pièces détachées du BM 59 | 42 000 · 3 791 730 DM | Fritz Werner | preuve de destination finale : un tiret Pas d’objection | n. 53 |
| 27 juin 1968 | Fusils d’assaut G3 | 10 000 | Heckler & Koch | Pas d’objection | n. 54 |
| nov. 1968 | Fusils d’assaut G3 | 20 000 · ≈ 7 millions de DM | Heckler & Koch | Pas d’objection | n. 54 |
| nov. 1968 | Munitions de 7,62 mm | 20 000 000 cartouches | Industriewerke Karlsruhe | « sans marquage OTAN » | n. 47 |
Totaux tels que l’article les additionne à partir des seuls dossiers allemands. Les tampons traduisent la formulation des dossiers eux-mêmes.
La Bundeswehr, le BND et les tueurs
La contribution allemande ne se limitait pas au matériel. Le 15 novembre 1965, l’ambassade a envoyé à Bonn des portraits des membres du nouvel état-major de l’armée indonésienne. À propos du général de brigade Sumitro, elle rapportait :
« Sumitro a gagné ses galons lorsque, à partir de janvier de cette année, tout juste promu général de brigade dans la province du Kalimantan oriental, il a fait sans bruit le ménage, en quelques mois, parmi les communistes que son prédécesseur Suharjo y avait élevés et encouragés. Sumitro a accompli une année à l’Académie de commandement de la Bundeswehr. Il est l’un des espoirs politiques de l’armée. »56
Une ambassade allemande, dans un rapport officiel, alignait côte à côte, comme autant de qualifications, la purge des communistes et une année de formation à la Bundeswehr. Le lien ne s’est pas non plus arrêté avec le génocide. Des documents de consultation de janvier 1969 consignent que deux à trois officiers indonésiens étaient formés chaque année à l’Académie de commandement de la Bundeswehr, et que l’inspecteur général de la Bundeswehr, Ulrich de Maizière, avait promis peu auparavant à Jakarta de soutenir les demandes indonésiennes de matériel allemand et d’aide à la formation, si de telles demandes étaient formulées. S’adressant aux Français à Paris le 7 janvier 1969, le directeur politique du ministère des Affaires étrangères a résumé l’objectif de Bonn en une phrase : « Politiquement, la République fédérale a tout intérêt à soutenir l’actuel gouvernement indonésien ».57 Bonn avait déjà proposé de payer pour des officiers indonésiens. En mars 1965, il avait accepté de prendre en charge les frais de voyage de trois officiers du régiment de la garde de Sukarno, le Tjakrabirawa, le régiment dans lequel le lieutenant-colonel Untung, l’officier qui a mené le coup d’État du 30 septembre, commandait un bataillon.58
Un télex secret de l’ambassade à Jakarta, daté du 11 octobre 1967 et reçu le 12 octobre, montre jusqu’où la coopération devait aller. L’attaché militaire avait recommandé « la formation d’officiers de renseignement indonésiens auprès du BND », le Service fédéral de renseignement, « et une coopération, ou plutôt un échange de renseignements, sur le communisme ». L’ambassadeur Luedde-Neurath n’y voyait pas d’objection, à condition que le destinataire soit le service central de renseignement indonésien. Le même télex rapportait qu’un capitaine à la retraite, issu d’une unité spéciale de renseignement de la division Siliwangi, avait été envoyé par deux généraux en Allemagne de l’Ouest et en Hollande pour enquêter sur des groupes opposés au chef de l’État par intérim, Suharto. Ce qui inquiétait l’ambassadeur, c’étaient les « ennuis politiques » si l’affaire venait à se savoir.59 La veille, le 10 octobre 1967, le ministère fédéral de l’Intérieur avait estimé que les contacts du service de renseignement indonésien devaient être pris en charge par l’Office fédéral de protection de la Constitution (BfV), le service de sécurité intérieure, parce que le service indonésien « semble s’intéresser à ses compatriotes en République fédérale ». Le ministère recommandait la retenue, compte tenu du scandale public suscité par le contrôle des étudiants indonésiens en Allemagne par l’ambassade d’Indonésie. Mais Bonn savait ce que le service indonésien cherchait sur le sol allemand.60
« Du sang, des corps, des jambes, des têtes »

Ce que les dossiers allemands décrivent dans la langue sèche du télégramme diplomatique, les survivants le décrivent avec leurs propres mots. Pour notre documentaire, nous les avons interviewés en Indonésie, plus d’un demi-siècle après les faits.
Avec leurs propres mots
AvertissementCes témoignages décrivent la torture, le viol et le meurtre. Les sous-titres français sont ceux du film ; les transcriptions les suivent.
L’un d’eux est retourné avec nous au charnier où sa famille a trouvé la mort : « Tôt ce matin-là, nous sommes entrés par ce tunnel d’eau et nous avons découvert que ma famille, mes oncles, les frères aînés et cadets de mon père, avaient tous été emmenés… Il s’est avéré qu’ils étaient devenus des cadavres. Ici, dans ce lieu de sépulture. Là, nous avons vu du sang, des corps, des jambes, des têtes. Certains avaient déjà été découpés. Il y en avait beaucoup. »61
Bedjo Untung était un écolier de Pemalang, à Java central. Son père a été emmené début octobre 1965 et n’est jamais revenu. Lui-même a été arrêté cinq ans plus tard : « J’ai dû enlever mes vêtements et mon pantalon. Le bout de mon index a été attaché à un fil relié à l’électricité. J’ai été électrocuté et battu à plusieurs reprises. » Ce dont il a été témoin en détention, il l’a résumé en une phrase : « On leur infligeait des décharges électriques, on les battait, on les pendait, puis on les découpait en morceaux avec des rasoirs. Certains ont même été décapités. »62
La violence était aussi sexuelle, et elle n’épargnait pas les enfants. Une femme nous a raconté ce qui s’est passé quand une escouade est venue chercher son père : « Ils ont attaché les mains de ma mère et l’ont emmenée dans la chambre. Pendant ce temps, ils m’ont immobilisée et agrippée. J’ai été violée par cinq hommes. Imaginez, je n’avais que 14 ans et cinq hommes m’ont fait ça. Je n’arrivais plus à respirer et j’ai même cru que j’allais mourir. » Une autre, Mme Saenah, était une jeune femme en 1965 quand les hommes venaient nuit après nuit chercher son père et son frère. L’accusation, comme toujours, était l’appartenance au PKI : « J’ai été violée. Dans ce bureau… J’ai été… trois fois, je sais. Ils se relayaient ! Oh mon Dieu, je… Mon Dieu, je pleurais… J’étais probablement inconsciente… »63
D’autres ont été contraints de servir la machine de mort. Martono, soudeur, a été capturé en novembre 1965 par le régiment de para-commandos RPKAD, battu et presque ébouillanté, puis mis au travail : « Quand ils tuaient les gens à l’électricité, et avec le temps, ils m’ont dit de m’en occuper. Chaque fois qu’ils avaient beaucoup de corps, ils m’appelaient : “Martono !” Alors je devais les prendre. Je traînais les corps. En fait, j’étais prisonnier. Je n’avais pas le choix, j’y étais forcé. Si j’avais refusé, je serais mort aujourd’hui. » Un autre homme devait jeter les cadavres dans la rivière : « Nous jetions les corps ici, dans la rivière. À l’époque, ils roulaient tout simplement jusqu’en bas. Ce dont je me souviens, c’est que chaque fois que je jetais les cadavres, je disais une prière : “Seigneur, ce sont tes créatures.” »64
L’arbitraire de la terreur tient dans un seul détail d’un autre entretien. L’oncle du témoin était soupçonné d’appartenir au BTI, le front paysan du PKI, « parce qu’ils avaient trouvé un chapeau chez lui, un chapeau de paysan avec les lettres “BTI”. Alors il a été exécuté lui aussi. » C’était là toute la preuve. Au jardin botanique, se souvenait le même témoin, les victimes étaient décapitées au sabre : « Ils étaient mutilés, tailladés et massacrés. »65
Les bourreaux ont tout confirmé, sans remords. Un milicien a décrit comment il s’était armé : « L’idée, c’était le djihad. Alors je me suis dit : je vais chercher une arme. Je suis allé au marché chercher du fer. On en a fait une hache admirable. Tranchante. » On l’a surnommé Burhan Kampak, Burhan la Hache. Puis l’État l’a pris en main : « Ensuite, nous nous sommes coordonnés avec les forces armées. Ils nous ont entraînés, nous les étudiants et les jeunes, pour que nous soyons plus habiles. » Et aussitôt après, sans qu’on le lui demande, il tranche la question de savoir qui attaquait qui : « Nous n’avons pas riposté, non, mais nous devions les tuer. » Il n’y avait rien à quoi riposter. Ils ont tué quand même.
Le reste de ce que les bourreaux nous ont raconté est dit sur le même ton plat. Sur la durée de la besogne : « C’était incroyable à l’époque, de 1965 à 1968. Partout ailleurs, c’était fini. Ici, ça a pris trois ans, le nettoyage. » Interrogé sur le nombre de personnes qu’il avait tuées : « Eh bien, je ne me souviens pas. De toute façon, si je les croisais, c’était tu meurs ou je meurs. C’est tout. » À la question de savoir s’il y avait eu un procès : « Eh bien non, pas besoin de tribunal, on était en guerre. La situation, c’était la guerre. Donc il n’y avait pas de tribunal. C’était la guerre, mon frère. » Et à la question de savoir s’il n’éprouvait aucun remords : « Des remords ? … Oh non… J’étais tout excité ! Je n’ai aucun remords, parce que c’étaient nos ennemis. »66
Ceux qui ont survécu aux massacres ont disparu dans les camps. Bedjo Untung était l’un d’eux. À la prison de Salemba, à Jakarta, il a été détenu dans un bloc si surpeuplé « que même les toilettes servaient de cellules », où les prisonniers attrapaient et mangeaient des rats d’égout tant la nourriture manquait. Il a été arrêté en 1970 et libéré en 1979 : neuf années de détention sans la moindre procédure judiciaire.67 Au total, entre 800 000 et trois millions d’Indonésiens ont été tués, et des centaines de milliers d’autres ont été mutilés, violés ou emprisonnés pendant des années, certains pendant des décennies.
Les tueries qu’ils décrivent figurent dans les dossiers du gouvernement fédéral, dans sa langue bureaucratique : « cruauté inhumaine », « sans autre forme de procès », « vague de meurtres », « effroyable bain de sang », « complètement exterminé ».

Ce que l’Allemagne savait
Bonn a appris semaine après semaine, des premières semaines des tueries jusqu’en 1966, combien de personnes étaient mortes, dans quelle province et quand. La chaîne ne se rompt nulle part : les arrestations d’essai et les enterrements rapportés par la rumeur en janvier 1965, les officiers annonçant en juin qu’ils attendaient leur heure, les tracts d’octobre appelant à la guerre sainte, les décomptes de décembre, le chiffre secret de près de 800 000 en février 1966.
Le 25 octobre 1965, l’attaché Meyer a rapporté que les forces armées avaient ouvert la campagne contre le PKI par l’intermédiaire du parti musulman et de ses partisans, « mais avec l’encouragement bienveillant des forces armées ». Des documents du PKI prétendument découverts, ajoutait-il, avaient fourni le motif pour intensifier et poursuivre les mesures.68 Le 29 octobre, un télex largement diffusé à Bonn a transmis le récit du correspondant de la dpa, câblé sous le nom de couverture « l’informateur bien connu », que Werz faisait suivre « sans commentaire de sa part ». Il relayait, sans vérification, des informations sur des meurtres et des incendies commis par des communistes, au moins 150 morts à Java oriental et central et 21 à Balikpapan, et qualifiait ce qui suivait de « contre-terreur blanche » : au moins 500 communistes tués par des foules à Sumatra du Nord et, sur l’île de Madura, au large de Java oriental, « plus aucun communiste actif n’est en vie ». Les parachutistes expédiaient apparemment les prisonniers « sans autre forme de procès », et des groupes rebelles avaient été refoulés dans des régions arides « pour littéralement les y affamer ». Le BND voyait la même chose. Son rapport du 3 novembre 1965, classé sous la rubrique « Föhrenwald », parle d’« un véritable carnage de communistes » à Java central et oriental, « en premier lieu par des musulmans fanatiques », et affirme que les nombreuses actions anticommunistes étaient « bien entendu soigneusement préparées par la direction de l’armée ».69
Le 29 novembre 1965, l’ambassadeur Werz a transmis à Bonn l’information suivante : « Selon des informations confidentielles de l’armée, le chef du PKI Aidit a été fait prisonnier par l’armée le 21 novembre près de Solo [Surakarta] à Java central et fusillé le lendemain. »70 Dipa Nusantara Aidit était le président du PKI. Werz a ouvert son rapport du 14 décembre 1965, intitulé « Pertes de la population indonésienne depuis le 1er octobre de cette année », par ces mots : « La lutte de l’armée et des musulmans contre les communistes est menée hors de Jakarta avec une dureté acharnée et en partie avec une cruauté inhumaine. » L’agence de presse d’État Antara, écrivait-il, publiait chaque jour des informations sur la capture et la mise à mort de communistes qui, selon elle, avaient opposé une résistance, mais ses chiffres, d’après les informations dont l’ambassade disposait jusque-là, « restent loin en deçà de la réalité. Les chiffres réels des victimes dépassent plusieurs fois les chiffres officiels. » Ses propres chiffres, issus de témoins dans les provinces, de rapports indonésiens confidentiels et de missions amies, étaient selon ses termes probablement trop bas, et il fallait s’attendre à de nouvelles lourdes pertes. Puis le tableau : Java oriental, env. 50 000 morts, pour la plupart communistes ; Java central, env. 40 000, communistes et non-communistes ; Java occidental, Jakarta compris, env. 10 000, de très loin majoritairement communistes ; Sumatra du Nord, env. 20 000, de très loin majoritairement communistes ; Aceh, env. 3 000, exclusivement communistes ; Madura, env. 2 000, exclusivement communistes ; Bali, env. 3 000, majoritairement communistes.71 Au total : quelque 128 000 morts à la mi-décembre 1965.
Le décompte de l’ambassade, province par province
Rapport 1518/65, « Pertes de la population indonésienne depuis le 1er octobre de cette année ». Werz écrivait que ses propres chiffres étaient probablement trop bas.
Source : rapport de l’ambassade n° 1518/65, Djakarta, 14 décembre 1965, diffusion restreinte. PA AA, B 37 REF. IB5, vol. 170, scans B-08–B-10 · · note 71
Ce rapport n’offre aucune base à qui prétendrait par la suite que Bonn n’a pas compris la nature de la violence. Werz notait qu’à Madura et à Aceh, des musulmans fanatiques avaient eu vite raison d’une présence communiste qui n’avait jamais été très forte. Le gouverneur militaire d’Aceh, à la pointe nord de Sumatra, a informé le parlement provincial que l’interdiction du PKI n’avait dans son ressort qu’une portée théorique, « par suite de l’extinction physique des communistes sur place ».72
À Sumatra du Nord, selon des informations fiables, quelque 2 000 personnes étaient tuées chaque semaine, presque toutes communistes. L’ambassade a consigné la manière méthodique dont on procédait : « Selon une procédure quasi stéréotypée, l’armée charge sur des camions, lors de rafles, des personnes soupçonnées d’être communistes, et les camions sont arrêtés un peu plus loin par une foule excitée. Après quelques coups de semonce symboliques tirés par l’armée, les prisonniers sont alors livrés à la population et tués par elle. »
Et puis il y a Java. L’ambassade américaine y estimait le nombre de morts à 100 000, un chiffre que l’ambassade allemande jugeait conforme à ses propres informations indépendantes. À Bali, la « vague de meurtres » ne durait que depuis deux semaines environ. Une première vague d’excès, à la mi-novembre, avait incendié de nombreuses maisons de communistes ; puis, vers le 1er décembre, l’armée a fait venir six chars de Probolinggo, à Java oriental, et ceux-ci, se heurtant à une résistance, « ont provoqué un effroyable bain de sang » dans la ville provinciale de Negara. Un journal local balinais a rapporté que 1 506 personnes avaient perdu la vie rien qu’à Negara. Les chiffres comparativement bas de Java occidental, l’ambassade les attribuait aux efforts modérateurs du gouverneur militaire en poste à Bandung, le général de division Ibrahim Adjie, ce même Adjie dont l’attaché allemand avait rapporté les arrestations d’essai onze mois plus tôt. Adjie disait désormais craindre pire de la part des musulmans fanatisés que des communistes.
Puis, à la fin du rapport, une ligne sur les vivants. Aucune information précise n’avait encore pu être obtenue sur le nombre de personnes détenues dans les prisons et les camps, écrivait Werz, mais les journaux se remplissaient de plaintes selon lesquelles plus personne ne savait où loger le flot sans cesse croissant des personnes arrêtées. Ce nombre, ajoutait-il, se montait probablement à plusieurs centaines de milliers.73 Quelques jours plus tard, l’ambassade a rapporté qu’à Medan, la plus grande ville de Sumatra, une soixantaine de Chinois avaient été assassinés « avec la tolérance tacite de l’armée ».74 Rien de tout cela n’a été caché à Bonn ; tout est dans les dossiers.
Le 17 décembre 1965, le bureau du secrétaire d’État a consigné l’appréciation du conseiller politique de l’ambassade. Le général Sukendro avait présenté les chiffres officiels des victimes lors de sa visite à Bonn ; ceux-ci, relève sèchement la note, « sont toutefois inexacts ». Une source indonésienne estimait le nombre de tués à 14 000 rien qu’à Java oriental et, à Sumatra du Nord, entre 15 000 et 20 000 à ce jour, « et ce, exclusivement des communistes ». À Aceh et à Madura, le Parti communiste avait été « complètement exterminé », avec 3 000 morts à Aceh. Des 2 000 membres de l’organisation de jeunesse communiste qui, affirme la note sans nuance, avaient pris une part substantielle à l’enlèvement et à l’assassinat des six généraux, « il n’en reste guère un seul en vie ». Le tribunal militaire, poursuit la note, « aura du mal à trouver suffisamment d’accusés à juger ». Vient alors la phrase qui résume ce que Bonn savait :
« Les meurtres se poursuivent en silence, mais avec un acharnement et une cruauté incroyables. »75
Le 21 février 1966, l’ambassade a câblé à Bonn, sous le sceau du secret, ce qu’on lui avait rapporté des conclusions de la commission d’enquête de Sukarno lui-même :
« Alors que Sukarno affirmait que le nombre des personnes tuées après le putsch était de 87 500, la commission a en réalité établi qu’il s’élève à près de 800 000. C’est surtout à Sumatra et à Bali que se sont produites des effusions de sang d’une ampleur monstrueuse. À Bali, des villages entiers ont été massacrés, car toute offense à la religion hindoue était chaque fois punie par la mise à mort du clan entier. »76
Un chiffre de près de 800 000 morts figurait dans les dossiers du ministère des Affaires étrangères en février 1966, estampillé secret. À la page suivante, l’ambassadeur transmet un chiffre plus élevé encore : « D’une autre source aussi, j’apprends que le nombre de tués est bien plus élevé que ne l’admet Sukarno. Un membre des services secrets indonésiens à Surabaya le chiffre à un million et demi. » Les autorisations d’armes de 1966 et de 1968 décrites plus haut sont toutes venues après. Pourtant, en 2014, le gouvernement allemand a déclaré au Bundestag n’avoir « aucune information précise » sur le nombre de victimes.77 Les propres dossiers du gouvernement disent le contraire.
Le bilan des morts dans les dossiers de Bonn
Chacun des chiffres ci-dessous est parvenu au ministère des Affaires étrangères entre décembre 1965 et février 1966. Les autorisations d’armes de 1966 et de 1968 sont toutes venues après.
Sources : rapport 1518/65 (), télex secret n° 59 du 21 février 1966 (), document parlementaire 18/1554 du Bundestag (). La barre grise est le chiffre public de Sukarno, et non celui de l’ambassade.
Des nazis pour Jakarta
Sept hommes ont dirigé la mission entre 1952 et 1970, et six d’entre eux avaient été membres du parti nazi ou propagandistes nazis : cinq étaient membres du NSDAP, le parti nazi, et le sixième avait fait de la propagande nazie à destination de l’Asie orientale. Chacun des six qui ont succédé au premier ambassadeur, Werner Otto von Hentig, avait bâti sa carrière dans le service diplomatique entre 1933 et 1945. Ils ont servi sous Joachim von Ribbentrop, le ministre des Affaires étrangères de Hitler.
Les numéros d’adhésion au parti sont attestés. Dietrich von Mirbach, ambassadeur de 1959 à 1963, a adhéré le 1er mai 1933 sous le numéro 2 781 465 et a servi dans la SA, les troupes d’assaut du parti nazi, jusqu’en 1935 ; selon le Braunbuch (« Livre brun ») est-allemand, dont il sera question plus loin, il était pendant la guerre l’assistant personnel du secrétaire d’État Gustav Adolf Steengracht von Moyland, condamné à Nuremberg lors du procès de la Wilhelmstraße contre de hauts fonctionnaires du Reich. Gerhart Weiz, de 1963 à 1964, a été membre de la SA à partir de 1933 et du parti à partir de 1937. Selon le Braunbuch, il avait aussi demandé à entrer dans la SS et, en 1934, à servir dans la Gestapo. Luitpold Werz, de 1964 à 1966, a adhéré le 1er octobre 1934 sous le numéro 2 873 248 et, dans les derniers mois de la guerre, a dirigé le Referat Inland II B au sein du groupe Inland II du ministère des Affaires étrangères, la branche qui traitait avec l’appareil SS et policier de Heinrich Himmler. Kurt Luedde-Neurath, ambassadeur de 1966 à 1968 et donc en poste pendant que les tueries se poursuivaient, a adhéré le 1er mai 1937 sous le numéro 4 745 122 et avait été membre de la SA de 1933 à 1939. Helmut Allardt, de 1954 à 1958, a fait sa demande en mars 1939 et a été admis en août de la même année sous le numéro 7 055 168. Hilmar Bassler, le dernier d’entre eux, de 1968 à 1970, était, selon le Braunbuch, chargé pendant la guerre de la propagande nazie en Asie orientale au sein du département de presse du ministère des Affaires étrangères, et homme de confiance de la Gestapo et du SD, le service de renseignement de la SS. Aucune appartenance au parti n’est documentée pour lui.78
Un homme n’a pas sa place sur cette liste. Aucune appartenance au parti n’est documentée pour Werner Otto von Hentig, premier ambassadeur de la République fédérale en Indonésie, en 1952. C’était un critique du régime, resté dans le service et qui s’en est servi. Officier de liaison auprès de la 11e armée en Ukraine en 1941 et 1942, il a protesté à plusieurs reprises contre les massacres de l’Einsatzgruppe D, l’unité SS qui a assassiné des dizaines de milliers de Juifs dans le sud de l’Ukraine et en Crimée, les qualifiant de meurtres. Bonn comptait un tel homme dans ses rangs. Pendant les seize années qui ont suivi, il a envoyé les autres.79
Sept ambassadeurs : cinq membres du parti et un propagandiste nazi
Les chefs de mission de la République fédérale à Jakarta, 1952–1970, avec les données qu’indique l’article.
Numéros de membre d’après les fiches d’adhérent du parti nazi conservées aux Archives fédérales et le Braunbuch (« Livre brun ») est-allemand ; aucun numéro n’a été publié pour Weiz, et aucune appartenance au parti n’a été documentée pour Bassler (note 78). Sur Werz, le propre dossier du ministère des Affaires étrangères : . Les papiers de von Hentig : .
Bonn a donc pourvu sa mission dans le plus grand pays musulman du monde d’hommes qui avaient l’expérience requise. Selon le Braunbuch, Bassler avait passé la guerre à produire de la propagande allemande pour l’Asie orientale, puis dirigé le service Asie orientale à Bonn avant d’être lui-même affecté à Jakarta. Il y était quand les tueries étaient passées des villages aux tribunaux. En novembre 1968, désormais à la tête de l’ambassade, il a rendu compte de la protestation de juristes est-allemands contre l’exécution de trois dirigeants communistes, Njono, Sudisman et Wirjomartono, et a conclu : la République fédérale « ne peut qu’être reconnaissante aux “juristes démocrates” de Pankow pour cette excellente propagande contre la zone soviétique auprès de l’opinion publique locale ».80 Pankow était le quartier de Berlin-Est où vivaient les dirigeants de la RDA. Ce n’étaient pas des carriéristes passifs encombrés d’un passé gênant. Werz, membre du NSDAP, rapportait les bilans des morts, espérait que l’armée, qui « faisait systématiquement le ménage parmi les communistes », l’emporterait81 et qualifiait le massacre de « nettoyage entièrement dans notre intérêt ». En octobre 1965, Bassler consignait que l’Office fédéral de presse et la Deutsche Welle avaient été priés d’amplifier la propagande sur les atrocités, et voulait que les grands journaux y soient incités eux aussi. Trois ans plus tard, la République fédérale en a fait son ambassadeur à Jakarta.
Quand l’ambassade parlait d’une « Endlösung », ou que son conseiller politique rapportait que le Parti communiste avait été « complètement exterminé », ce n’étaient pas des mots lâchés à la légère. L’ambassadeur qui a apposé son nom sous les rapports parlant d’« Endlösung » avait servi l’État qui a donné à ces mots leur sens.
Cette continuité n’a pas été remise en cause ; elle a été défendue par écrit, dans un dossier du ministère des Affaires étrangères. En juin 1965, l’ambassade d’Indonésie à Bonn a fait savoir, de la part de Jakarta, que Sukarno et d’autres entendaient des rumeurs sur le passé nazi de l’ambassadeur Werz. Le dossier concède ce qui est vrai : Werz a été membre du NSDAP à partir de 1934 et a travaillé pour le ministère des Affaires étrangères de l’époque nazie jusqu’en 1945, avec un passage par l’Abteilung Inland en février et mars de cette dernière année, même si le document en fait peu de cas. Pourtant, le haut fonctionnaire qui a reçu l’envoyé indonésien lui a dit que le passé de Werz était, à ses yeux, « impeccable », a imputé les rumeurs aux « empoisonneurs de puits de Pankow » et a promis des documents pour les contrer ; son compte rendu de l’entretien a été adressé au secrétaire d’État. Une semaine plus tard, une note du ministère des Affaires étrangères sur le parcours de Werz le qualifiait de « fonctionnaire irréprochable » et déclarait que les attaques dont il était la cible reposaient sur des « insinuations non prouvées » et de la « pure calomnie ».82 C’est ce même ambassadeur qui, quelques mois plus tard, apposerait trois fois son nom sous la « solution finale politique » promise par Sukarno et compterait les morts par centaines de milliers.
Bonn qualifiait les accusations de calomnie ; à Berlin-Est, elles étaient publiées. En quelques semaines, la RDA a publié son Braunbuch, un catalogue des anciens nazis en fonction en République fédérale, établi par les archives d’État à partir de documents saisis. Il émanait d’une partie intéressée, mais le propre dossier de Bonn, datant de ces mêmes semaines, admettait ce qu’il disait. L’édition de 1968 recense cinq des ambassadeurs à Jakarta : Werz, Mirbach, Weiz, Luedde-Neurath et Bassler.83
Et puis il y avait le BND. Le Service fédéral de renseignement avait lui aussi son ancien SS à Jakarta. Reinhard Gehlen, qui avait dirigé le renseignement de l’armée de Hitler sur le front de l’Est, l’avait bâti et dirigé avec ses vieux camarades de guerre. Dans ses mémoires de 1971, Gehlen déclarait que l’on ne saurait surestimer le succès de l’armée indonésienne, qui « a poursuivi l’élimination de l’ensemble du Parti communiste avec constance et dureté ». Dans le même passage, il se vantait que son service ait été « dans l’heureuse situation » d’informer le gouvernement fédéral « à partir d’excellentes sources » sur les journées décisives en Indonésie, tout comme il avait signalé tôt l’aggravation de la crise. Parmi ses hommes en Indonésie figurait Rudolf Oebsger-Röder, membre du parti nazi depuis 1931 et plus tard SS-Obersturmbannführer. À l’automne 1939, il a dirigé un commando du SD à Bromberg occupée, en Pologne, et, au printemps 1944, alors que les Juifs de Hongrie étaient ghettoïsés et déportés, il commandait la police de sécurité et le SD à Cluj. Après la guerre, il a rejoint l’Organisation Gehlen, le réseau d’espionnage bâti sous supervision américaine d’où est né le BND en 1956. Selon ce que le gouvernement lui-même a indiqué au Bundestag en 2023, il a travaillé en Indonésie pour le service de Gehlen de décembre 1959 à décembre 1962, puis de nouveau de juillet 1964 à mars 1966, pendant le coup d’État et le paroxysme des massacres. Sa couverture était le journalisme. Sous le nom d’O. G. Roeder, il a plus tard écrit la biographie du général Suharto, The Smiling General. Les propres dossiers du BND, publiés en 2011 par son historien maison, ajoutent ce que le gouvernement a omis. En juillet 1964, le service l’avait renvoyé, sur ordre de son président, « en raison de son passé nazi », puis l’avait gardé malgré tout, « comme source en Indonésie », jusqu’au 31 mars 1966. Il était, note le même dossier, « connu de l’ami comme de l’ennemi en tant qu’homme du BND ». Selon ses propres dires, le service de renseignement indonésien l’a approché pour faire passer sa ligne officielle dans la presse. Il n’était pas le seul. En 2023, le gouvernement a indiqué qu’il ne pouvait pas en établir le nombre exact, mais que les dossiers vérifiés manuellement jusque-là faisaient apparaître trois personnes ayant travaillé pour le BND en Indonésie entre 1965 et 1968 ; leur mission, a-t-il dit, était la collecte d’informations.84 Un vétéran de la SS a collecté des renseignements pour Bonn pendant que les tueries suivaient leur cours, puis a écrit la vie de l’homme qui les avait ordonnées.
« Coude à coude » : Bonn, Washington et les vainqueurs
Lorsque le président américain Lyndon B. Johnson et le chancelier Ludwig Erhard se sont rencontrés à Washington le 27 septembre 1966, c’est Johnson qui a abordé la question de l’Indonésie. Johnson a déclaré que le communisme avait subi pendant leur mandat une grande perte qui n’avait pas été suffisamment exploitée : l’Indonésie, où le communisme avait perdu « une nation de cent millions ». Il espérait, a-t-il dit, que le chancelier pourrait soutenir les dirigeants actuels de l’Indonésie avec des industriels allemands et avec une aide gouvernementale, et qu’une telle coopération montrerait les Allemands « coude à coude » avec les Américains dans l’aide au tiers-monde. L’Indonésie avait été une grande victoire pour le monde libre, a-t-il ajouté, une victoire qui n’avait pas reçu l’attention qu’elle méritait, même s’il ne fallait pas la claironner trop fort, car elle n’était pas encore tout à fait assurée. Erhard a répondu que la position allemande avait naturellement évolué « depuis que Sukarno n’est plus le dirigeant tout-puissant », mais qu’il estimait que « le terrain était désormais préparé pour une activité accrue ».85
Concrètement, ces propos signifiaient l’anéantissement des communistes et de ceux qui gravitaient autour d’eux, de 1965 au début des années 1970. L’Allemagne le savait. L’entreprise était garantie par des crédits allemands, portée par la propagande allemande et approvisionnée en fusils, munitions et poudre autorisés à Bonn, tandis que des fonctionnaires couchaient leur approbation par écrit : keine Bedenken.
Wardaya résume la différence en quelques phrases : « Ensuite, il y a eu les procès de Nuremberg. C’était possible, parce que dans le cas de l’Allemagne, les bourreaux ont perdu la guerre. L’Indonésie en 1965, c’était différent. Les bourreaux ont gagné, alors ils ont pris le pouvoir. »86 Jusqu’à la chute de Suharto en 1998, la mémoire du massacre a été réduite au silence et les survivants ont vécu dans la peur de parler. La plupart des tueurs sont aujourd’hui encore célébrés comme des héros. Les vainqueurs avaient leurs amis à Bonn.
Berlin a été interrogé. En 2014, le gouvernement a déclaré au Parlement qu’il ne détenait plus aucune donnée sur les armes, l’argent ou les biens fournis à l’armée, au gouvernement et aux services de renseignement indonésiens entre 1964 et 1970, et que lui-même et le BND n’avaient, « en l’état actuel des connaissances », soutenu les tueries « ni directement ni indirectement ». Les autorisations citées dans cet article se trouvent dans les propres archives du ministère des Affaires étrangères, ouvertes à quiconque en fait la demande. Le gouvernement l’avait dit lui-même : une analyse de la réaction de Bonn à l’époque relevait, a-t-il déclaré au Bundestag, des historiens, et « les dossiers correspondants des Archives politiques du ministère fédéral des Affaires étrangères sont accessibles conformément aux dispositions légales ».

Interrogé sur les contacts que Bonn avait entretenus avec le gouvernement indonésien pendant les massacres, il a cité une seule visite, celle du général Sukendro en novembre 1965, et n’a rien dit du soutien que Carstens lui avait promis. Trois de ses dix-neuf réponses, et la partie d’une quatrième qui concernait le BND, il a refusé de les rendre publiques : ce qu’il savait du soutien étranger aux massacres, quels personnels fédéraux allemands s’étaient trouvés en Indonésie pour former ou conseiller, et si le BND avait entretenu une « résidence légale » au sein de l’ambassade à Jakarta. Il les a classifiées et déposées auprès du service de protection du secret du Bundestag. Pour garder le secret sur les personnels allemands qui avaient formé ou conseillé en Indonésie, il a invoqué une seule raison : la confidentialité de la « coopération entre services de renseignement ». Il n’avait trouvé aucune preuve d’un soutien du BND, a-t-il dit, « dans les dossiers du Service fédéral de renseignement inventoriés à ce jour ». En 2020, après la mise au jour des dossiers du BND sur la demande de 1,2 million de DM, il a qualifié d’« inexacte » la « supposition » selon laquelle le BND aurait soutenu les services de renseignement indonésiens ainsi que les unités spéciales et les milices de l’armée « au cours de l’assassinat en masse » avec de l’argent, des conseils et du matériel, et a classé secret le reste de sa réponse. André Hahn, le député du parti de gauche Die Linke qui avait posé la question, a lu la partie secrète et a déclaré : « Les chiffres concrets qu’elle contient sur le soutien effectivement apporté au régime ne sont manifestement pas destinés à être connus. » En 2023, de nouveau interrogé, il n’a trouvé aucun indice d’une « implication délibérée » des gouvernements allemands aux côtés des responsables, n’a commandé aucune recherche et a déclaré ne pas partager « l’hypothèse d’un soutien ». Pas d’excuses, pas de commission d’historiens, pas de réparations.
La même réponse de 2014 indique que 122 militaires indonésiens ont été formés par la Bundeswehr entre 1960 et 1998, et qu’en 1981 un jeune capitaine nommé Prabowo Subianto s’est entraîné auprès de l’unité antiterroriste de la police des frontières, le GSG 9. L’ancien gendre de Suharto est aujourd’hui président de l’Indonésie. En novembre 2025, il a proclamé Suharto héros national. Et soixante ans plus tard, alors qu’il soutient la guerre d’Israël contre Gaza, Berlin parle toujours de « responsabilité historique ».87
Une enquête de Hüseyin Dogru, journaliste et producteur de documentaires primé.
Ce travail n’existerait pas sans Emrah Cilasun, qui enquête et écrit, a passé des semaines dans les archives et a pris part à chaque étape, de la recherche à l’analyse et à l’évaluation.

